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Lumière sur

Maison et boissellerie dite société Mure Frère

Immeuble Mure Frères, C. Jance arch. 1883, 153 rue Baraban par Stéphan Badey

La maison dont il est question est située au 153, rue Baraban (n° 95 jusqu´en 1901) sur une parcelle ouest/est entre les rues Baraban et Turbil, bordée au nord et au sud par les murs des propriétés voisines. Seule sa façade ouest est partiellement visible, le rez-de-chaussée du bâtiment principal et l´intégralité de la façade de l´annexe qui le prolonge vers le sud sont recouverts de hautes tôles blanches. Le reste de la parcelle est occupé par un vaste (et haut) hangar commercial d´un seul niveau ouvrant sur les deux rues. Sa façade de tôle du commerce rue Turbil masque la vue de la façade est de la maison qui n´est visible, occultée de son rez-de-chaussée, que depuis les immeubles adjacents.

La maison actuelle comprend deux bâtiments mitoyens (habitation et dépendance) ouvrant d´ouest (sur rue) en est (sur cour). Elle jouxte les immeubles du 149 et 155, au nord et au sud. L´immeuble principal, signé "C. JANCE Archte 1883", est constitué d´un rez-de-chaussée, deux étages et un troisième mansardé couvert d´ardoise, conforme, pour cette face, à la description de 1909 (dans l´acte de dépôt de la Société). Son bel état de conservation, sans qu´elle n´ait apparemment subi de ravalement (état des stores, enduit rouge ancien à l´est), laisse penser à une construction de bonne qualité. La deuxième partie, masquée de tôles pourrait n´être qu´une remise, mais elle est percée d´au moins une fenêtre de chaque côté qui reprend les mêmes modèles, et montre à l´est une ossature similaire à l´habitation qui induit une corrélation de construction. Une description détaillée à été publiée en 1898 en vue de sa vente par licitation (héritage en indivision). Elle renseigne sur la présentation et sur l´usage du bâtiment, notamment sur les parties masquées qui demeure peut-être sous les tôles, mais hélas, pas sur leurs qualités architecturales :

" ... au rez-de-chaussée, trois fenêtres munies de barreaux en fer, une porte d´entrée et un grand portail en bois à deux vantaux fermant le passage qui conduit à l´usine. Aux premier et second étages, l´immeuble est percé de six fenêtres munies d´abat-jour. Au troisième étage, il existe cinq fenêtres de plus petite dimension. L´autre façade de l´immeuble donne sur une cour intérieure sur laquelle il est percé : au rez-de-chaussée, de trois ouvertures, deux portes et une fenêtre, au premier et deuxième étage, il existe trois fenêtres ouvrant sur une galerie, au troisième étage se trouvent cinq ouvertures. Cet immeuble est desservi par un escalier intérieur en bois avec rampe en fer, prenant accès par une ouverture sur façade de la cour, et sur cette même façade une galerie, vitrée au premier étage, fait communiquer les diverses pièces de l´immeuble. Au rez-de-chaussée se trouvent le bureau et le magasin de l´usine. On y accède par une ouverture sur la cour et une porte prenant accès sur le passage qui fait communiquer l´usine avec le chemin de Baraban. Les étages sont occupés par des appartements."

Un permis de construire de 1903 faisant état de l´exhaussement d´un mur de façade en maçonnerie brute avec enduit, long. 8m, haut. 1m, ép. 45 cm ; c´est vraisemblablement du coté cour dont il s´agit puisqu´il laisse voir ce mètre de maçonnerie qui n´a pas été intégré au reste. Sûrement est-ce alors que la toiture a été remaniée.

Pour le deuxième bâtiment, fortement remanié aujourd´hui, l´article nous éclaire également :

"Contiguë à cet immeuble, au midi et également en façade sur le chemin de Baraban, se trouve une autre maison construite de la même façon que la précédente, couverte en tuiles, édifiées sur caves voûtées, de rez-de-chaussée, premier étage et greniers. Elle est percée sur le chemin Baraban, au rez-de-chaussée, de deux fenêtres munies de barreaux en fer, et d´une porte ; au premier étage et au grenier, de trois fenêtres munies de volets en bois. Le rez-de-chaussée, comprenant deux pièces, est desservi par une entrée sur le chemin de Baraban et une sur la cour ; il est occupé par les dépendances de l´usine. Les premier et deuxième étages servent d´appartement et de grenier, on y accède par les galeries de l´immeuble."

Malgré les grosses différences avec l´état actuel, il s´agit sans doute du même bâtiment abaissé d´un niveau, compte tenu de nombreuses similitudes, et de la présence des mêmes modèles d´huisserie (sur les deux faces) et de construction (façade est).

La suite de l´article décrit des bâtiments de la cour aujourd´hui disparus, à savoir :

- A droite, sur toute la longueur un bâtiment de brique d´un étage plus grenier, entièrement vitré au RdC, percé de dix fenêtres à l´étage et de deux grandes fenêtres (RdC et étage) sur la rue Turbil (est). Son usage était, en bas, ajustage et scierie, en haut, atelier et magasin de boissellerie, séchoirs aux greniers. Deux escaliers de bois sur cour le desservent.

- A gauche, parallèle au précédent, des bâtiments ouverts de briques et bois couverts de tuiles, ouvrant sur la rue Turbil par un grand portail roulant. Au RdC, "pliage, coupage, et forge". Des escaliers à chaque bout mènent à une galerie qui sert les ateliers pour les tonneaux et "la ferblanterie". Ouvertures sur cour, et grande fenêtre rue Turbil.

- Au fond, en façade sur la rue Turbil et sur la cour, se trouve "un bâtiment de briques et de pierres avec cheminée monumentale", au RdC, chaudière et machine à vapeur, "avec les accessoires, transmissions, poulies, etc.". A l´étage, un grand atelier de boissellerie, au-dessus des greniers servant de séchoirs.

C´est a priori en 1872, à la suite de son mariage (avec Etiennette dite Fanny Buy, née en 1853, décédée entre 1893 et 1896), qu´Antoine Mure (1835-1898), boisselier, s´installe à cette adresse jusqu´alors occupée par un autre artisan du bois, Argoud, placage à façon. Il semble que le lieu ait été acquis au nom de la société Mure Frère, qu´il exploite avec son frère Joanny, quai de l´Hôpital. Un dépôt devant notaire fonde cette société en 1888 seulement, toutefois, les Indicateurs de la ville citent l´entreprise au moins depuis 1870, et une lettre à entête de la société de 1917, fait remonter son origine à 1830, soit vraisemblablement une génération plus tôt.

Les locaux des quais sont abandonnés entre 1884 et 1895, sans doute consécutivement aux travaux qui font naître la maison actuelle rue Baraban. Peut-être est-ce également alors que la société acquiert des locaux rue David, avant de s´agrandir encore, en face, à l´angle de la rue de la Métallurgie (ces deux parcelles sont aujourd´hui des immeubles).

Antoine et Fanny Mure ont rue Baraban six ou sept enfants : Jean-Marie, dit Marius (1873), Antoine (1874, une seule citation en 1876 (enfant décédé avant 7 ans ?)), Jean-Baptiste Adrien (1879), Paul Louis (1882), Bélonie Charlotte et Gabrielle Françoise (1887), enfin, Lucie Gabrielle. Ils s´entourent de domestiques au moins à partir de 1881. Episodiquement sont également recensées là les familles et domestiques des frères de monsieur (recensées là en 1886), Bertrand, rentier (1836- ?) et Joanny, négociant (1842- ?).

En 1898, à la mort d´Antoine, la maison passe, lors de la vente dont il est question plus haut, à l´aîné des enfants, Marius, tuteur de ses cinq frères et soeurs, qui l´intègre en 1909 à l´actif de la société en nom collectif " Mure Frère " qu´il fonde à son tour, 8, rue David, avec ses deux frères. L´acte de société notarié est passé " Villa Mure, Haut maché" à Chambéry, chez Joanny. De la boissellerie, les activités sont désormais très diversifiées vers les instruments agricoles, voire, durant la Première Guerre mondiale, à l´aviation au titre de la " Défense Nationale". Cette société est dissoute en 1927. Depuis 1924, c´est une société d´automobiles (Rousset et cie) qui loue le 153.

Adrien, dernier membre de la famille habitant la maison, la quitte entre 1921 et 1926, pour le 5, rue David. Si les locaux (ou terrains ?) de la rue David et de la Métallurgie restent jusqu´en 1964 propriété d´un frère Mure (Adrien), ceux du 153, rue Baraban, de nouveau à Marius Mure en 1935, deviennent "Bellin" avant 1944.

Parmi les éléments qui paraissent remarquables, susceptibles de justifier la conservation de la Maison Mure :

- Voici une maison à l´allure d´hôtel particulier, mais localisée en front de rue plutôt qu´au coeur de son terrain, peut-être simplement parce qu´elle est la modification d´une maison ancienne dont elle utilise les structures. Sans doute parce qu´elle constitue aussi un exemple rare dans ce secteur, et néanmoins typique de l´économie du XIXe siècle, d´un bâtiment conjuguant une activité commerciale, industrielle et les habitations.

- L´ampleur et la qualité de la construction témoignent de la prospérité ou de l´ambition d´une famille ; il ne s´agit pas, contrairement aux apparences, d´une construction mineure. En comparaison des hôtels particuliers XIXe du 6e arr. (tête d´or), qui jouent sur l´alternance de matériaux (briques / pierre par exemple) plutôt que sur la qualité d´un décor, on trouve ici, coté ouest, un décor raffiné mais néanmoins modeste, c´est à dire luxueux par le vocabulaire des formes employées (pour les baies) sans avoir le caractère ostentatoire et pompier de certaines façades XIXe. Ceci est certainement dû au fait que la façade n´est pas l´expression de la stature sociale d´un particulier, mais la vitrine d´un bâtiment à usage commercial.

- De plus, on peut noter l´intrigant rythme non conventionnel que revêt cette façade, où d´une part, les deux étages adoptent la même décoration pour les baies simples, mais proposent deux motifs différents (et plutôt élégants) pour les baies géminées, quand des architectes préfèrent soigner le premier étage, étage noble, par une décoration plus marquante, ou plus généralement optent pour des traitements différents selon les niveaux. D´autre part, il faut noter l´originale partition verticale qui isole une, puis trois, puis deux fenêtres évitant de privilégier une apparente unité de la façade, peut-être pour reprendre la distribution intérieure du bâtiment ou pour donner une interprétation sobre des maisons constituée d´un logis central flanqué de deux pavillons en retour. Cette partition permet en outre de souligner la présence massive du portail, plutôt que de tenter de l´ignorer. Cet élément serait ainsi sur cette façade le symbole de la fonction industrielle du lieu, fonction que l´on retrouve de façon bien plus explicite sur la façade est.

- En effet, coté est, c´est l´architecture industrielle qui est privilégiée, par l´exhibition sans complexe de la structure qui porte la maçonnerie, par des baies très industrielles choisies au détriment de modèles plus neutres, et même jusque dans l´usage de ces sortes de gros rivets de bois qui ornent la croisée de chaque poutre (à l´évidence utilisés comme unique élément de décor patent, puisqu´ils n´ont a priori aucune fonction architectonique). La maison se fait ici le pendant de l´activité qui occupe la cour ; avec peut-être, en réponse au portail de la façade ouest, un étage mansardé en ardoise qui rappelle l´usage domestique du lieu (à moins que cette toiture ne découle que d´une classique symétrie). Ainsi, l´architecture de cette maison est particulièrement exemplaire et originale, il serait déplorable qu´elle se perde, surtout dans ce quartier en panne singulière de mesures de protection de son passé.

- Surtout, compte tenu de la qualité architecturale des parties visibles de cette maison, quelles options architecturales sont masquées au rez-de-chaussée et à l´intérieur ?

Ainsi, compte tenu de son histoire, caractéristique de ce quartier, dont l´urbanisation tient beaucoup à ce développement de petites industries qui ont prospéré au XIXe siècle dont il demeure de moins en moins de traces tangibles ; de son originalité architecturale et de sa qualité technique, bel exemple d´une architecture XIXe en même temps domestique et industrielle ; en l´absence actuelle de données plus précises sur son architecte et son histoire, dans la mesure où cette maison est peut-être passée inaperçue compte tenu des tôles qui la recouvre et de l´absence de recul qui aurait pu la faire remarquer ; cette maison ne mérite-t-elle pas d´être préservée ? Ne convient-il pas dans l´immédiat, au moins de surseoir à sa démolition, avant d´en appeler au jugement d´instances spécialistes de la question (Bâtiments de France, Pré-inventaire, Inventaire, Patrimoine) ?

Stéphan Badey

Sources :

Archives municipales de Lyon (permis de construire, plans cadastraux, état civil), Archives départementales du Rhône (recensements, actes de sociétés, archives judiciaires civiles), Le Moniteur judiciaire, divers indicateurs dont Indicateur Henri.

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